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Jaguars sur Al Jaber, 30 ans après.

La Chronique Aeromorning de Michel PolaccoL'espace au coeur de la bataille

17 janvier 1991 : Jaguars sur Al Jaber, 30 ans après.

Le 17 janvier 1991 à 8h50 12 avions Jaguar français attaquaient la base irakienne d’Al Jaber au Koweït. C’était le déclenchement de Desert Storm, ou Tempête du Désert, la Guerre du Golfe opérée par une coalition de plus de 35 nations, sous l’égide de l’ONU pour libérer le Koweït.

En effet au début du mois d’aout 1990, le président Saddam Hussein, alors proche de la France, avait lancé ses troupes pour « reconquérir » le territoire dont il estimait qu’il avait fait partie du « Grand Irak » d’autrefois. Cette invasion surprise s’était accompagnée de nombreuses exactions, d’une grande violence, et tous les appels lancés par les nations pour mettre fin à cette conquête illégale étaient restés sans réponse. Ainsi après moultes tergiversations l’ultimatum de l’ONU expirait le 15 janvier 1991.

La France était l’un des piliers de la coalition, et elle a mis en place un dispositif aérien, naval et terrestre, dont la célèbre division Daguet. Cette guerre s’est organisée comme une grande guerre moderne. La Guerre Froide n’ayant pas eu lieu, mais l’Irak étant une puissance militaire non négligeable, du moins en termes de forces, matériels et soldats, le dispositif allié était constitué en fonction d’une stratégie lourde définie par les américains, en accord avec leurs alliés : première nuit bombardements massifs, au moyen de missiles de croisière jusqu’ici jamais utilisés, des centres de décision, de commandement, de guidage, et en particulier des bases opérant des missiles balistiques SCUD d’origine soviétique. Personne n’a oublié les images de CNN en direct de Bagdad la première nuit ! Puis attaques par l’aviation de bombardement, soutenue par des chasseurs de supériorité aérienne, encadrés par des appareils de guerre électronique, de guidage et commandement AWACS, et toute une panoplie volante, d’objectifs situés en particulier sur le territoire du Koweït occupé.

Dans ce contexte, l’aviation française disposait de plusieurs implantations, dont une en Arabie Saoudite à Al Ahsa, où était notamment stationné l’escadron 2/11 Vosges, de la 11ème escadre de chasse basée ordinairement à Toul. Disponibles également des avions Mirage 2000 C pour assurer la protection aérienne des bombardiers Jaguar, et des Mirage F1 CR affectés au renseignement, mais difficiles à utiliser alors vu le risque de confusion avec les F1 EQ Irakiens encore capables d’opérer des missions.

Ainsi les bombardiers français étaient des Jaguar, bimoteur franco-britannique, avion rustique et robuste qui a fait ses preuves sur le territoire africain depuis de longues années. Une cinquantaine de pilotes (dont des renforts de la 7ème EC) étaient installés depuis début janvier 1991 à Al Ahsa, ainsi que tous les personnels de soutien et de commandement, dans un camp improvisé, et dans une région qui leur était inconnue.

A l’aube du premier jour leur mission était la base d’AL Jaber, et ses hangars et hangarettes, lieu où étaient entreposés des missiles SCUD, et d’autres missiles sol/air. Base fortement défendue et située au centre du Koweït, lui-même très fortement défendu par les armées et en particulier l’artillerie sol/air irakienne. Les avions étaient équipés de bombes classiques de 250 kg et de bombes Beluga, un modèle spécifique qui disperse des grenades et devait rendre ainsi impossible le déplacement des missiles balistiques. Mais le Jaguar est un monomoteur, ici utilisé dans sa version monoplace (comme la version nucléaire préstratégique d’alors), qui laisse une importante charge de travail à son pilote, car il ne possède pas de moyens de navigation sophistiqués, et pas encore de GPS, qui faisait juste son apparition.

12 appareils ont décollé au petit matin, objectif Koweït. Pour surprendre les défenses adverses il a été décidé par le commandement d’effectuer la mission en très basse altitude. Entendez entre 10 et 50 mètres/sol. Bien plus bas qu’à l’entrainement en temps normal. Ce qui demande une vigilance considérable. Cette méthode, envisagée également pour franchir en masse le rideau de fer pendant la guerre froide, était jugée plus prudente, pour le cas où les forces américaines n’auraient pas réussi à annihiler toutes les batteries sol/air irakiennes et leurs conduites de tirs et radars.

Hélas, entre les missiles IR, infra Rouge SAM7 portables à l’épaule et toutes les armes de fantassins, les avions ont du essuyer des feux nourris. Et les lances leurres n’ont pas totalement suffi, même si, les frappes par missiles ont finalement, avec le recul, été moins nombreuses  que cela aurait pu.

Opérateurs mal préparés ou formés, surpris, cellule du Jaguar qui obturait partiellement le jet raisonnablement chaud des réacteurs double flux. En revanche, les balles, de bon calibre, nombreuses, ont fait des dégâts. Dès l’aller le Jaguar du commandant Bonnaffoux a été touché, et un moteur en feu, après avoir quand même tenté de poursuivre la mission, il a dû, à 2 minutes de l’objectif faire demi tour. Il a croisé alors l’avion du capitaine Hummel, touché au dessus de l’objectif, revenant avec un réacteur également en feu, et les deux se sont déroutés vers le terrain de Jubail, King Khaled Military City. Deux autres appareils ont été également touchés, dont celui du capitaine Alain Mahagne, une balle a traversé son casque, l’a quasiment scalpé, mais, il est toutefois parvenu à revenir à Al Ahsa où il s’est évanoui à peine son avion stoppé sur la piste. Bilan 4 Avions touchés sur 12 ! Beaucoup de chance car aucune victime. Mais après le retour des autres appareils, et au vu de la capacité des défenses mêmes par des fantassins, il a été décidé de cesser les missions à basse altitude. Personne n’oublie le sort monstrueux fait aux pilotes américains et anglais capturés.

Autre morale de cette histoire, le ministre Joxe après sa visite comprendra que tous les avions de combat doivent être multimoteurs. Et que les missions complexes doivent être effectuées par des biplaces, ou un officier navigateur système d’armes (NOSA) apporte un solide soutien au pilote dans le partage de la mission. Si le Jaguar n’avait pas été bimoteur, deux pilotes français auraient été faits prisonniers. De nos jours, les Rafale, bimoteurs, et souvent biplace, sauf pour la défense aérienne (et ceux de l’aéronavale) offrent une sécurité aux équipages qui multiplie les chances de succès des missions et des opérations.

Le Jaguar a pris sa retraite en France en 2005, en Grande Bretagne également en 2007, mais 105 appareils volent encore en Inde à laquelle la France a offert 31 avions réformés. Ce fut un bel avion, dont un exemplaire avait été développé pour être catapulté sur porte-avion, le Jaguar-M. Monoplace et biplace. Il a assuré les missions de chasse, de bombardement, d’attaque nucléaire. Celui du Capitaine Hummel, conservé en l’état en souvenir, trônera bientôt au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget. Il a une histoire, et qui s’est bien finie.

Bonne année à tous.

Michel Polacco www.aeromorning.com   Janvier 2021 – 1

Ps) lire l’excellent livre d’Alain Mahagne édité par le SHAA service historique de l’armée de l’air :Jaguar sur Al Jaber.  Paru en 1993.

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